Jeune, femme, et alcoolique

Lalcoolisme chez la jeune femme n’a rien d’une illusion. Aujourd’hui, en France, 15% des femmes de moins de 35 ans ont un usage de l’alcool dit « à risque ». Un phénomène que les spécialistes attribuent à différents facteurs : la multiplication excessive des moments de « fête », la survenue de chocs émotionnels ou encore l’influence de certains lobbies dont elles sont la cible. Les parades contre ce fléau sont-elles aussi nombreuses que les dangers auxquels les jeunes femmes sont exposées ?

11 000 décès de femmes sont attribuables à l’alcool par an, en France, selon Santé Publique France/Carla Laugere

« L’alcool m’aidait à m’échapper de la réalité. Sous son emprise, je me sentais heureuse ». Alyssa a 21 ans. Comme 85,7 % des jeunes (1), elle a commencé à boire tôt, « dès 17 ans ». Un an plus tard, sa consommation était devenue « exagérée ». A l’origine de ce franchissement de cap, « une petite dépression, due à un choc émotionnel ». Selon Laurent Buffière, chef du service éducatif de l’établissement de soins Sainte-Marie situé en Lozère, uniquement dédié aux femmes, celui-ci peut être de nature aussi diverse que « la déception amoureuse, une agression sexuelle, une maltraitance physique et psychologique, ou encore un trouble relationnel ». Dès lors, la jeune femme se sert de l’alcool comme remède à ses maux. « Elle détourne l’usage initial de l’alcool, qui se veut festif, pour en faire un moyen d’oublier une période de sa vie », affirme le praticien. Alors, peu à peu, s’installe la chronicité. Alyssa se souvient : « J’étais ivre presque tous les jours. Plus je buvais, moins je ressentais les effets de l’alcool. Je buvais de tout, passant du Ricard à la vodka ». 

(1) Étude « ESCAPAD » de 2017 par l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies

« J’étais ivre presque tous les jours. Plus je buvais, moins je ressentais les effets de l’alcool  »

Une spirale dont elle a réussi à s’extirper il y a deux ans, suite à un accident de voiture lié à l’alcool. « J’ai failli tuer deux de mes amis, et moi avec, dit-elle. Depuis, je ne bois plus qu’occasionnellement ». De quoi obliger Alyssa à une prise de recul salvatrice : « J’ai vécu des situations qui n’auraient jamais eu lieu sans l’alcool. C’est un produit dangereux ; il réduit notre dynamisme, sème la discorde dans les relations sociales et familiales. Depuis, je m’inquiète beaucoup de la consommation qu’en font mes proches ».

Le parcours d’Alyssa n’est pas un cas isolé. À ce jour, on évalue à 15% le nombre de femmes de moins de 35 ans ayant un usage dit « à risque » de l’alcool, selon une enquête menée par le gouvernement sur le rapport des Français à l’alcool au travail. En 2017, Santé publique France (SPF) publie les statistiques suivantes : 54,1% – dont les femmes – déclarent au moins une ivresse ponctuelle importante sur les 12 derniers mois (soit six verres d’alcool ou plus lors d’une occasion). Les ivresses régulières, soit au moins dix ivresses au cours des 12 derniers mois, s’observent quant à elles principalement chez près de 20% des 18-24 ans. 

Des consommations excessives

« Le jeune public boit des alcools plus forts, plus vite et plus massivement », déplore Chantal Courbin, infirmière du service addictologie à l’hôpital Saint-André de Bordeaux. Cette nouvelle pratique sociale porte un nom : le « binge drinking ». Avec, chez les jeunes femmes, une particularité : celle de boire le ventre vide (« binge drinkorexie »), dans le seul but de ressentir les effets de l’alcool encore plus rapidement. « C’est inquiétant, mais pas incompréhensif, reconnaît la soignante. Dans cette période anxiogène de leur vie, les jeunes se posent beaucoup de questions sur leur sexualité, sur l’avenir. Leur corps se transforme, leur psychisme évolue. C’est aussi et surtout le moment où l’on fait comme tout le monde : on sort, on boit, on fume ». 

À ceci près que les différences de physiologie homme/femme influent sur les conséquences. La masse sanguine de la femme étant moins importante, « passée une demi-heure, le taux dalcool après un verre de vin est de 0,33 chez la femme, contre 0,20 chez l’homme », déclare Benoit Fleury, psychologue au CHU de Bordeaux pendant 40 ans. Les jeunes femmes redoublent même d’inventivité pour atteindre l’ivresse sans délais. Addictologue et travailleuse sociale, Stéphanie Ladel témoigne : « Certaines sont déjà venues me rapporter quelles trempaient leur tampon hygiénique dans de la vodka avant de lintroduire dans leur vagin. Le réseau veineux de cette partie de l’anatomie y étant très développée, les effets sont quasi-immédiats ».  

Baromètre Sowine 2018 / Infographie Carla Laugere

Les fêtes à répétition organisées dans le milieu étudiant peuvent, elles aussi, entraîner une chronicité. « Si le cerveau a l’habitude de recevoir d’importantes doses d’alcool, il faudra boire autant -voire plus ! – à la prochaine alcoolisation, pour ressentir les mêmes effets », poursuit l’infirmière. Entre autres motivations parmi ces ivresses en cascade : la facilitation des rencontres. « Si lalcool désinhibe, il dénature aussi la rencontre, précise toutefois Chantal Courbin. Avant, on se rencontrait pour boire. Aujourd’hui, on boit pour se rencontrer ».

La consommation des femmes dans les bars/ Vidéo Carla Laugere

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Les réseaux sociaux jouent également un rôle prépondérant dans la dédiabolisation de la consommation d’alcool. Quoi de plus tendance que de poster un verre de vin sur Instagram quand les influenceuses elles-mêmes laissent entendre à leurs fans que c’est « la vraie vie » ? 

Des risques non-mesurés

Dans les cas les plus extrêmes, ces épisodes d’ébriété peuvent parfois mener à une hospitalisation. « Souvent, le jeune public féminin ne sait plus ce qui lui est arrivé. Simplement vêtues d’une blouse d’hôpital, ces jeunes femmes paniquent et s’interrogent sur la raison de leur présence ici »,  constate Chantal Courbin. Par ailleurs, « ce quune femme naccepterait pas sans lemprise de lalcool devient, après plusieurs verres, une pseudo-acceptation », indique Stéphanie Ladel. Ainsi, 34 % des étudiants déclarent avoir été victimes ou témoins de violences sexuelles sous l’emprise de l’alcool, selon une étude menée par l’Observatoire étudiant des violences sexuelles et sexistes.

Arrivée à l’hôpital des femmes à cause de l’alcool en fonction des régions/ Carla Laugere

Sur le long terme, ou à raison de prises régulières, une surconsommation est également synonyme d’effets néfastes sur le plan cérébral. Que l’on soit homme ou femme, le cerveau se développe en effet jusqu’à l’âge de 25 ans. En tant que substance psychoactive, l’alcool vient perturber ce développement et augmente le risque de cancers, cirrhose, tremblements, sueurs, tachycardie, problèmes cardiaques, troubles neurologiques. De plus en plus, « on associe risque de cancer du sein plus élevé et jeune femme consommatrice d’alcool », annonce par ailleurs la professionnelle du service en addictologie. 

À cela s’ajoute que les jeunes femmes sont peu enclines à demander de l’aide. Addictologue en milieu libéral, Mylène Guinebault confie qu’elles ne font pas partie de sa patientèle. Stéphanie Ladel, elle, explique : « Elles sont à l’âge de l’émancipation sans en avoir toujours les moyens financiers, veulent montrer à leurs parents qu’elles ne flanchent pas. Les jeunes ont du mal à reconnaître leur problème, et même à s’interroger sur leur consommation d’alcool, qui plus est avec des pairs qui consomment davantage » .

Quelles sont les solutions ? 

Au sein de l’établissement de soins Sainte-Marie, uniquement réservé aux femmes, les 15-25 ans représentent 20% des résidentes. Toutes souffrent d’un trouble de l’usage de l’alcool et sont prises en charge par un ensemble de médecins. « Le séjour dure entre 6 et 8 semaines, explique Laurent Buffière, chef du service éducatif de cette entité. Un temps nécessaire pour se refaire une santé ». Programme thérapeutique, activités collectives, entretiens individuels avec un psychologue, groupes de parole, mais aussi soins du corps : « Les jeunes femmes présentes ici en oublient souvent leur féminité »,  constate ce professionnel, rôdé à se plier « au rythme des patientes », au bénéfice de leur future réinsertion sociale et professionnelle.

Selon l’ANPAA quantité d’alcool à ne pas dépasser pour ne pas avoir une consommation à risque

Dans un but identique – celui de briser les tabous et de tendre la main à celles vivant sous cette emprise – l’association Addict’elles a mis en place des réunions d’échange qui sont autant de bouées de sauvetage. Régulièrement, à 21h00, la psychologue Elsa Tashini donne rendez-vous par visio à celles qui éprouvent le besoin de s’épancher autrement qu’avec une bouteille. Ce soir-là, parmi les participantes, une abstinente depuis 7 ans co-anime la réunion. Une autre, la trentaine, confie prendre conscience de son accoutumance. Puis, chacune leur tour, elles racontent… Comment l’alcool s’est introduit dans leur vie, les dégâts qu’il cause, leurs interrogations. Pour mieux les aiguiller, la psychologue rebondit sur les différents parcours de vie qui défilent. Sans jamais juger. 

D’aucuns, en revanche, n’hésitent pas à montrer du doigt les lobbies de l’alcool, ayant fait des jeunes femmes leur cible commerciale n°1. Plusieurs professionnels de santé, notamment, les mettent directement en cause, dont Catherine Simon, psychiatre et vice-présidente de l’Association nationale de prévention en alcoologie et addictologie. « Leur puissance économique est non mesurable : le nerf de la guerre, c’est l’argent », soutient-elle. Dans leur livre « Comment l’alcool détruit la jeunesse », Amine Benyamina et Marie-Pierre Samitier analysent les principales raisons poussant les lobbies à séduire les jeunes. Renouveau de la clientèle, habitudes de la jeune génération perdurant à l’âge adulte, chiffre d’affaires lié à la consommation des jeunes de moins de 20 ans… Les fabricants de spiritueux voient encore plus clair dans le jeu des jeunes consommatrices, jusqu’à élaborer des « prémix » en bouteilles, mélanges tout faits destinés à adoucir le goût de la vodka avec un soda ou une base fruitée. Une forte taxation dissuasive a donc été adopté, ce qui a pratiquement asséché le marché. Mais la filière du vin n’était pas concernée par celle-ci, qui prenait en compte que les spiritueux. Les filières du vin et du cidre ont donc pu à leur tour créer leurs propres produits aromatisés :  rosé sucette, rosé pamplemousse.

 Ces produits relativement accessibles, environ deux euros la bouteille, conviennent parfaitement au jeune public avec un pouvoir d’achat souvent faible. 

Capture d’écran mettant en cause les lobbies de l’alcool/ Carla Laugere

En guise de seule et unique riposte, les professionnels de santé n’ont trouvé qu’un remède : la prévention. Catherine Simon le martèle : « S’informer, c’est la clé. Apprendre à décoder les réseaux sociaux avec recul. Délivrer toutes les informations nécessaires à une bonne hygiène de vie. Développer la méditation en pleine conscience pour gérer le stress, être attentif à ses émotions et savoir mesurer sa charge mentale ». Autant de précautions qui, selon Stéphanie Ladel, n’ont de poids que si elles existent « avant les premières soirées étudiantes ».


Grossesse et dépendance

Zéro. C’est la quantité d’alcool recommandée pendant la grossesse, voire dès le projet de grossesse, le fœtus étant particulièrement vulnérable face à cette substance. Si les scientifiques ignorent à partir de quel seuil l’alcool devient néfaste pour le bébé, la prise de risque existe quels que soient le type de boisson ou la quantité absorbés par la mère. Au-delà d’un risque de fausse couche, les conséquences peuvent être irréversibles, comme le syndrome d’alcoolisation fœtale qui se caractérise par la dysmorphie crânio-faciale, un retard de croissance pré ou post-natal, des anomalies sévères du système nerveux, des atteintes cognitives et comportementales. Ce cas de figure le plus grave est aussi la première cause de handicap mental non génétique chez l’enfant. Les troubles causés par l’alcoolisation fœtale peuvent en outre influer sur l’attention et l’apprentissage. En France, entre 2006 et 2013, une naissance par jour a présenté au moins une conséquence liée à l’alcoolisation fœtale. « Dans le cadre d’une addiction à l’alcool, si l’on ne s’est pas rendu compte de sa grossesse, il n’y a pas de retour en arrière possible. Les proches se doivent d’aider et de soutenir la femme enceinte », conclut Gaëlle Dreveau, sage-femme et chargée de mission à l’association Coreadd.

Remerciements

Je tiens à remercier Alyssa Monclus d’avoir témoigné au sein de cette enquête. Mais également les différents spécialistes qui ont partagé leurs savoirs toujours avec bienveillance pour répondre aux questions sur le trouble de l’usage de l’alcool qui n’épargne pas les jeunes femmes : Benoit Fleury, Stéphanie Ladel, Chantal Courbin, Gaelle Dreveau, Catherine Simon, Mylène Guinebault, et Laurent Buffière. Mais également l’équipe pédagogique de l’EFJ qui m’a épaulé dans les différentes étapes de réalisations de ce travail. Et plus particulièrement Julie Mendel, directrice des études, qui malgré le contexte sanitaire s’est avérée toujours à l’écoute et Anne Charlotte De Langhe, ma tutrice, dont l’aide a été très précieuse durant ces trois derniers mois dans la structure et la rédaction. 

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